Renouveau coopératif en mer Rouge

par Brendon Novel

Les pays qui bordent la mer Rouge et le golfe d’Aden (à l’exception d’Israël) ont annoncé le 6 janvier dernier la création d’une organisation ambitieuse en matière d’intégration et de coopération politique, sécuritaire et économique dans l’un des espaces maritimes les plus convoités au monde. Le Conseil des États côtiers arabes et africains de la mer Rouge et du golfe d’Aden (en anglais Council of Arab and African States bordering the Red Sea and Gulf of Aden (AARSGA)) est le résultat de décennies d’atermoiements, mais semble néanmoins voué à la paralysie.

Alors que les divergences et rivalités entre ses membres (Arabie saoudite, Égypte, Érythrée, Djibouti, Jordanie, Somalie, Soudan, Yémen) risquent de compliquer l’opérationnalisation de cette nouvelle organisation, l’absence de l’Éthiopie et du Somaliland s’avère également problématique. Par ailleurs, le poids croissant de certains pays voisins et de puissances internationales dans la région pourrait fragiliser son action encore davantage. Ainsi, quel rôle pourrait jouer ce nouveau « bloc » afro-arabe dans un espace maritime divisé et saturé d’influences extérieures ?

(Carte de la mer Rouge et de l’Océan indien identifiant les États membres de l’AARSGA et leurs principaux voisins – Vertin 2019)

Genèse et objectifs

Les États membres du Conseil bordent l’une des voies de communication maritimes les plus importantes au monde. En effet, la mer Rouge s’ouvre sur la méditerranée via le canal de Suez et sur l’océan Indien grâce au détroit du bal el-Mandeb. Environ 10% des flux commerciaux mondiaux y transitent, ainsi que 9% du pétrole transporté en mer (2017)[i]. Déjà convoitée par les empires français, britanniques et italiens qui mettaient le cap sur la région dès l’ouverture du canal de Suez en 1869, la mer Rouge a été un des terrains de jeu privilégiés des États-Unis et de l’Union soviétique qui s’y sont affrontés par procuration pendant la Guerre froide.

Quelque peu délaissée dans les années 1990, cette région est aujourd’hui convoitée par de nombreux pays voisins (Qatar, Émirats arabes unis, etc.), mais aussi par des puissances plus lointaines comme la Chine et la Turquie qui y placent leurs pions. Dans le cadre du projet des nouvelles routes de la soie, Pékin a investi des sommes considérables en Éthiopie et à Djibouti où a été inaugurée une base militaire en 2017. De son côté, Ankara a obtenu des autorités soudanaises la gestion de l’ile de Suakin au sud de Port-Soudan. Les pays occidentaux (ex. France, Italie, États-Unis) y ont également des intérêts sécuritaires importants. Tandis que la base militaire américaine la plus importante du continent africain se trouve à Djibouti, l’Union européenne a déployé en 2008 l’opération « Atalante » dans les eaux du golfe d’Aden afin de lutter contre la piraterie.

C’est en partie pour contrebalancer cette influence extérieure et pour se réapproprier la région que les pays côtiers ont décidé de former ce Conseil. Notons que ce n’est pas la première initiative multilatérale qui cherche à réunir les pays côtiers autour d’une même table. Il y a eu plusieurs tentatives ces dernières décennies, à l’instar de l’accord militaire de Djeddah signé en 1956 par le Yémen, l’Arabie saoudite et l’Égypte[ii]. Fragile, ce pacte s’est effondré en 1962 avec la guerre civile au Yémen du Nord. D’autres initiatives, elles, perdurent encore aujourd’hui, telles que l’Organisation régionale pour la conservation de l’environnement de la mer Rouge et du golfe d’Aden, créée en 1982[iii].

Néanmoins, c’est la première fois qu’est créée une organisation non sectorielle aussi importante composée de pays qui aspirent officiellement à une coopération accrue sur les plans politiques, économiques, environnementaux et surtout sécuritaires (piraterie, contrebande, immigration, etc.).

Risque de superposition

Cette nouvelle organisation peut cependant paraitre superflue alors que de nombreuses organisations régionales ont déjà intégré l’espace maritime de la mer Rouge au cœur de leurs priorités. Au niveau continental, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union Africaine a donné pour mission en 2018 au High-Level Implementation Panel (AUHIP) for Sudan and South Sudan d’organiser une conférence pour la paix et le développement dans la Corne de l’Afrique. Partisan d’une approche globale, le CPS a appelé à la participation des États de la mer Rouge et de la péninsule Arabique[iv]. Au niveau régional, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD)[v], qui regroupe sept pays de la Corne, a aussi mis en place un groupe de travail dont l’objectif est d’établir un plan d’action pour répondre aux enjeux régionaux communs. Toutes ces initiatives présentent davantage un risque d’enchevêtrement et de rivalités que de complémentarité avec le Conseil dont la marche de manœuvre semble, en définitive, exigüe.

Une composition problématique

Autre problème, seuls les États côtiers sont membres de l’organisation. Or, de nombreux pays non riverains possèdent des intérêts en mer Rouge et y sont des acteurs incontournables. Cependant, beaucoup entretiennent aussi des rivalités avec certains des huit pays membres. Notamment, les Émirats arabes unis traversent, depuis trois ans, une grave crise diplomatique avec la Somalie. Par ailleurs, le Qatar a perdu ses partenaires érythréens et djiboutiens qui se sont rapprochés d’Abu Dhabi et de Riyad suite à la crise du Golfe de juin 2017 qui perdure encore aujourd’hui. Enfin, un autre exemple est celui de la Turquie qui partage de profonds différends avec l’Arabie saoudite et l’Égypte, notamment au sujet du soutien d’Ankara à l’Islam politique. Pourtant, il sera difficile pour la nouvelle organisation de composer et d’appréhender les défis régionaux sans le concours stratégique et politique de tous ces pays (en tant qu’observateurs ou partenaires ad hoc) dont les atouts politiques, militaires et économiques sont nombreux en mer Rouge.

Notons également que l’Éthiopie ne figure pas au nombre des États membres. Dépourvu d’un accès à la mer Rouge depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, ce pays reste néanmoins un acteur majeur dont l’absence au sein de l’organisation risque d’entamer l’efficacité. Seulement, les autorités égyptiennes n’auraient jamais accepté la participation d’Addis-Abeba. Les deux pays s’opposent toujours au sujet du « Barrage de la Renaissance » qui pourrait considérablement tarir le débit des eaux du Nil en Égypte[vi]. L’Éthiopie aurait également réduit le poids politique du Caire dans l’organisation.

À cette absence notable, s’ajoute celle du Somaliland. Disposant d’une zone côtière de près de 800 kilomètres le long du golfe d’Aden, son exclusion risque d’entraver davantage le travail du nouveau bloc régional.[vii] La présence du Somaliland aurait toutefois été inacceptable pour les autorités somaliennes à Mogadiscio qui revendiquent toujours leur souveraineté sur cette province séparatiste.

Une unité incertaine

Aussi, la question du « leadership » de l’organisation est aujourd’hui la principale source de tension. À l’origine, l’idée de ce Conseil émane d’une initiative saoudo-égyptienne lancée en 2018 dans le contexte où l’Arabie saoudite cherche à s’imposer comme un acteur régional essentiel, notamment depuis le début de la guerre au Yémen en 2015. Le poids politique et économique du Royaume lui a permis de convaincre l’ensemble des pays côtiers de se ranger derrière lui. Il faut se rappeler qu’en 2016 le Soudan, la Somalie et Djibouti fermaient leurs ambassades à Téhéran suite à la rupture des liens diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite. En 2015, ces pays rejoignaient déjà l’« Alliance Militaire Islamique pour Combattre le Terrorisme » (AMICT)[viii], alors perçue comme un dispositif saoudien pour contenir l’influence de l’Iran[ix]. Notons enfin qu’un an avant la création du Conseil, Riyad organisait de vastes exercices navals en mer Rouge (« Red Wave 1 ») avec la quasi-intégralité des États riverains.

Toutefois, tous les pays membres de cette nouvelle organisation – notamment l’Égypte – craignent que Riyad s’en serve comme d’un outil au service de sa politique étrangère, notamment tournée contre l’Iran. Malgré une apparente unité, tous regardent donc avec appréhension l’institutionnalisation croissante du réseau régional saoudien dont l’objectif serait d’établir l’hégémonie du Royaume sur la région. Ces craintes pourraient restreindre le niveau de cohésion et de coopération entre les membres de l’organisation, limitant ainsi sa capacité d’action.

Il est également difficile d’entrevoir les contours d’une identité forte qui reposerait sur des intérêts communs entre des membres qui partagent de nombreux contentieux. L’objectif affiché de traiter en priorité les problèmes qui pèsent sur le commerce international réunit les huit pays membres sous une même bannière « apolitique ». Celle-ci occulte les profondes divergences, rivalités et litiges frontaliers qui existent entre les pays de la rive africaine, tel que le territoire côtier du « triangle de Halayab » administré par l’Égypte, mais revendiqué par le Soudan. L’Érythrée et Djibouti se disputent également une zone frontalière depuis 2008. Une médiation saoudienne initiée en 2018 lors d’une rencontre organisée à Djeddah entre le président érythréen Isaias Afewerki et son homologue djiboutien Ismaïl Omar Guelleh semble au point mort. Par ailleurs, tandis que la Somalie a récemment renoué avec l’Érythrée après une décennie de tension, les autorités djiboutiennes ont mal perçu ce rapprochement. Bien que le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed ait insufflé un certain renouveau politique dans la région depuis son arrivée au pouvoir en 2018, celle-ci reste tiraillée entre réconciliations et rivalités, sympathie affichée et méfiance.

Un avenir à priori fragile

Bien que les liens entre les huit pays du Conseil soient toujours plus nombreux et qu’ils s’institutionnalisent, il existe des dynamiques contradictoires de rivalités et de conflits qui entravent l’émergence d’un véritable ordre politique coopératif autour de la mer Rouge[x]. L’organisation manque d’une identité collective et son bon fonctionnement se trouve fragilisé par une recomposition régionale incertaine et des conflits frontaliers latents. Par ailleurs, l’absence d’acteurs de premier plan (Éthiopie, Somaliland), et l’ingérence de pays extérieurs aux intérêts variés, qui y exportent parfois leur animosité, freinent davantage tout processus d’intégration.

La charte du Conseil doit maintenant être définitivement approuvée par les huit chefs d’État lors d’un sommet qui se tiendra à Riyad à une date qui reste inconnue. Bien que les détails du fonctionnement de l’organisation soient encore flous, sa valeur ajoutée semble limitée, tant sur le plan de la coopération que sur celui de sa capacité à s’emparer avec efficacité des enjeux régionaux.

Références

[i] “Three Important Oil Trade Chokepoints Are Located around the Arabian Peninsula,” US Energy Information Administration, 2017.

[ii] À cette époque, Djibouti était toujours une colonie française, la Somalie une colonie italienne, et Somaliland une colonie britannique. L’Érythrée n’existait pas et le Soudan obtenait tout juste son indépendance (1956).

[iii] Regional Organization for the Conservation of the Environment of the Red Sea and Gulf of Aden

[iv] Pour plus d’informations, voir Vertin, “Toward a Red Sea Forum: The Gulf, the Horn of Africa, & Architecture for a New Regional Order.”

[v] Djibouti, le Soudan, la Somalie en sont membres, l’Érythrée aussi, mais ne participe pas aux activités de l’organisation.

[vi] “Ethiopia PM: If There’s a War with Egypt over the Dam, Millions Would Join,” Middle East Monitor, October 23, 2019, https://www.middleeastmonitor.com/20191023-ethiopia-pm-if-theres-a-war-with-egypt-over-the-dam-millions-would-join/.

[vii] Extrait du communiqué du ministère des Affaires étrangères du Somaliland: “The Republic of Somaliland hereby reiterates its previous position to disregard and not cooperate with the policies, programs, and activities of the Arab/ African member states bordering the Red Sea, so long it’s excluded and denied its rightful position among the important stakeholders.” (https://www.busiweek.com/somaliland-demands-inclusion-as-key-stakeholder-in-red-sea-matters/)

[viii] Depuis, l’Érythrée semble avoir quitté l’organisation, pour des raisons inconnues. (https://www.tesfanews.net/eritrea-joins-saudi-military-alliance-against-terrorism/)

[ix] Ex. https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/dec/15/saudi-arabia-anti-terrorist-alliance-terrorism-muslim

x] Pour plus d’éléments contextuels, voir Anoushiravan Ehteshami and Emma C. Murphy, The International Politics of the Red Sea (London: Routledge, 2011).

À propos de l’auteur

Brendon Novel est doctorant à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur les questions de sécurité internationale, de politique étrangère et plus particulièrement des États « de facto ». Il s’intéresse également aux régions du Golfe Arabo-Persique et à la Corne de l’Afrique.

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