Crise du Golfe : la pandémie creuse les divisions

par Brendon Novel

Trois ans après le début d’une crise diplomatique sans précédent entre le Qatar et ses voisins, les différends perdurent. Alors que la crise sanitaire pourrait être l’occasion pour les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) de mettre fin par le haut à une crise politique stérile qui dure depuis trois ans, elle n’a fait jusqu’à présent que souligner et creuser leurs divisions. La crise de la Covid-19 a en effet mis en évidence et alimenté l’antagonisme que nourrissent l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn à l’égard des ambitions qataries. Une réponse concertée aux effets durables de la pandémie permettrait cependant d’en atténuer les conséquences sociales et économiques.

Troisième anniversaire de la crise du Golfe

Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Bahreïn et l’Égypte décident de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar. L’auto-proclamé « quartet anti-terroriste » (ATQ) accuse Doha d’accointances avec le terrorisme et l’Iran. Cette crise politique repose aussi en partie sur l’inimitié personnelle que cultivent les princes héritiers saoudien et émirati envers le gouvernement qatari.

Car derrière ces griefs se cache avant tout l’objectif de mettre fin aux ambitions géopolitiques du Qatar. Depuis le « printemps arabe », Doha et son allié turc se sont illustrés par leur aide à des forces révolutionnaires souvent liées au mouvement des Frères musulmans (ex. Tunisie, Libye, Égypte). En opposition à ce soutien, Riyad et Abu Dhabi s’efforcent de redéfinir le CCG et le Moyen-Orient autour d’un axe saoudo-émirati qui se distingue par son appui à des forces politiques contre-révolutionnaires et autoritaires.

Le Qatar a donc été placé sous un embargo terrestre et aérien total. Pour y mettre fin, l’ATQ lui a enjoint de s’acquitter d’une liste de 13 demandes qui auraient de facto mis fin à l’indépendance de sa politique étrangère. La fermeture de la chaîne de télévision d’État Al-Jazeera en fait par exemple partie.

Échec des négociations à la veille de la pandémie

En 2019, l’Arabie saoudite a pris des mesures de désescalade pour tenter de concentrer les efforts du CCG contre l’Iran dans un contexte de tension accrue et de désengagement américain. Riyad et Doha ont ainsi entamé des négociations censées mettre fin à la crise. Néanmoins, celles-ci ont été officiellement suspendues en janvier 2020 en raison de leur manque de progression. Il faut également souligner que les médiations du Koweït et d’Oman -restés neutres dans la crise- n’ont jamais abouti. Ainsi, avant l’apparition du coronavirus, la situation semblait durablement bloquée.

Initiatives communes contre la Covid-19

Résoudre la crise diplomatique permettrait de répondre de manière coordonnée aux effets de la pandémie sur le long terme. Car les difficultés économiques et sociales, plutôt que sanitaires, menacent les pays du Golfe. En effet, si le nombre de cas de Covid-19 dans la région croît, l’on compte toutefois peu de décès. La population du CCG est jeune, et donc moins susceptible de développer des formes graves de la maladie. Il faut également souligner l’efficacité des mesures prises par chaque pays pour maitriser la propagation du virus. Les déplacements et les rassemblements publics ont été fortement restreints et des procédures de quarantaine et de test massives ont été mises en place.

Au début de l’épidémie de la Covid-19, quelques initiatives ont pu suggérer un nouvel apaisement. Pour la première fois depuis le début de la crise en 2017, le Qatar a participé en mars dernier à une réunion d’urgence virtuelle des ministres des Finances du CCG. En avril, les six pays ont approuvé une proposition du Koweït visant à établir un réseau commun de sécurisation des approvisionnements alimentaires, laissant entrevoir une réponse commune à la crise sanitaire.

Néanmoins, ces initiatives restent purement symboliques (voire anecdotiques) et les pays du CCG ne se sont que très peu coordonnés. D’ailleurs, loin de permettre aux discussions entre le Qatar et l’ATQ de reprendre, la pandémie n’a fait que mettre en évidence leur manque de stratégies et d’intérêts communs dans le Golfe, au Moyen-Orient, et au-delà.

Émirats arabes unis et Qatar : des ambitions géopolitiques irréconciliables

Le Qatar et les Émirats arabes unis profitent de cette pandémie pour réaffirmer leurs leaderships respectifs. Depuis 2011, ces deux pays nourrissent des ambitions géopolitiques conflictuelles qui expliquent en grande partie la durabilité de la crise du Golfe. Les Émiratis en sont d’ailleurs les principaux instigateurs et n’ont ainsi jamais pris part aux négociations entre Doha et Riyad en 2019.

Alors que le Qatar vise à devenir un hub aérien incontournable, l’Émir du Qatar Tamim bin Hamad Al-Thani a tiré profit de la pandémie pour consolider ce statut. La flotte de Qatar Airways -première compagnie aérienne au monde en 2019- a notamment été déployée dans le monde entier pour rapatrier des voyageurs vers leurs pays d’origine.

Aux Émirats arabes unis, le prince héritier Mohamed bin Zayed Al-Nahyan poursuit depuis 2013 une diplomatie hyperactive en soutien aux forces autoritaires au Moyen-Orient. Malgré la pandémie, Abu Dhabi redouble d’efforts. Mohamed bin Zayed s’est entretenu au téléphone avec le président syrien le 27 mars dernier pour la première fois depuis 2011, officiellement pour lui exprimer sa solidarité face au coronavirus. Le prince héritier est également présent sur le front libyen au côté du maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement d’union nationale de Fayez Al-Sarraj soutenu par Doha et Ankara.

Pour résumer, les Émirats arabes unis se veulent intransigeants à l’égard au Qatar en raison de son appétit géopolitique, et à cause de son alliance avec la Turquie. Abu Dhabi perçoit le soutien de Doha et d’Ankara à l’Islam politique au Moyen-Orient comme une menace existentielle.

Bahreïn et Qatar : tensions politico-sanitaires

L’initiative du Qatar de rapatrier 31 pèlerins chiites bahreïnis bloqués en Iran fin mars aurait pu être perçue comme un signe de « solidarité ». Elle a au contraire provoqué la colère de Manama qui a sommé Doha de ne pas s’ingérer dans ses affaires internes. Le gouvernement bahreïni a accusé son voisin d’instrumentaliser la pandémie au service de son agenda politique régional « malveillant ». Bien que le Bahreïn ne soit qu’un acteur secondaire dans la crise du Golfe (sa politique étrangère reste dépendante de Riyad), cet épisode est symptomatique de l’état des relations entre le Qatar et l’ATQ.

Guerre médiatique et campagnes de désinformation

Toutes ces divisions se creusent davantage sous l’effet des médias et des réseaux sociaux, mis au service de la rivalité entre le Qatar et ses voisins. Depuis le début du blocus en juin 2017, le Qatar est la cible de campagnes de désinformation récurrentes et coordonnées venant des pays de l’ATQ. Il faut rappeler que la crise a éclaté suite au piratage de l’agence de presse d’État qatarie. Des commentaires attribués à l’Émir en faveur de l’Iran – entre autres – y avaient été postés le 23 mai 2017.

Les négociations entre Doha et Riyad en 2019 s’étaient accompagnées d’une baisse en intensité de ces campagnes. La suspension des discussions au début de l’année et la crise du coronavirus ont marqué leur regain. Sous le hashtag « Qatar est le Corona » (#قطر_هي_كورونا), certains l’ont accusé d’être à l’origine de la propagation du virus dans la région. Ces « infox », massivement partagées et parfois élaborées au niveau gouvernemental, exacerbent les tensions politiques.

La pandémie offre une « opportunité » politique qui reste à saisir

Malgré tout, la pandémie fournit aux deux camps l’occasion de se rapprocher. Puisque le blocus est un échec et que le Qatar ne se plie pas aux injonctions des pays de l’ATQ, ces derniers pourraient y mettre fin sans perdre la face en prétextant du besoin de coordination et de solidarité régionale face à une pandémie qui s’accélère. Il s’agit aujourd’hui de sauver l’existence même du CCG dont le rôle depuis 1981 est notamment d’assurer la sécurité collective de ses six membres dans une région qui fait face à des enjeux sécuritaires toujours plus importants (Iran, Yémen, Iraq, Syrie, etc.).

Comme partout ailleurs, les pays du CCG seront sûrement confrontés à un choc économique et financier sans précédent. La baisse durable des prix du pétrole depuis 2014 couplée aux conséquences de la pandémie vont mener à un ralentissement prolongé de l’activité. Il semble donc nécessaire de mettre fin à cette crise politique stérile afin d’articuler une réponse collective efficace aux difficultés sociales et économiques en cours et à venir.

Brendon Novel est doctorant à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur les questions de sécurité internationale, de politique étrangère et plus particulièrement des États « de facto ». Il s’intéresse également aux régions du Golfe Arabo-Persique et à la Corne de l’Afrique.

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